Un collègue m’a demandé, sur un ton trahissant une quête de réconfort, ce que je pensais de l’accord américano-iranien — un accord dont la concrétisation reste incertaine. Je lui ai répondu ce à quoi il ne s’attendait pas : malgré le bruit médiatique qui l’entoure, cet accord ne suscite pas mon intérêt. Non par mépris, mais parce que mon attention se porte au-delà de l’instant présent ; elle se focalise sur une question lourde que beaucoup évitent : que préparons-nous pour la prochaine guerre, celle qui éclatera lorsque l’Iran aura retrouvé ses capacités balistiques et sa solvabilité financière, et qu’il aura réactivé le scénario de la terreur dans la région ? Quand cette guerre surviendra-t-elle ? Quelle en sera la nature et la configuration ? Et pourquoi la région pourrait-elle être à nouveau confrontée à un tel conflit ?
S’interroger sur l’accord n’est pas une erreur en soi, mais cette réflexion s’arrête au seuil du moment présent sans en sonder la profondeur. Les accords relèvent de la tactique, alors que la structure fondamentale est une tout autre affaire. Quiconque examine l’histoire de l’Iran avec discernement y décèle un schéma récurrent : les périodes d’apaisement n’ont jamais signifié l’abandon du projet expansionniste ; elles ont servi de répit temporaire permettant à Téhéran de reprendre son souffle, de réorganiser ses cartes et de renouveler son arsenal en vue de la manche suivante. Le régime est agressif par nature ; il ne conçoit l’apaisement que comme une opportunité de contournement et ne se laisse dissuader que par un coût douloureux menaçant sa survie même. Dès lors, si cet accord venait à voir le jour, il ne marquerait pas la fin de la menace, mais constituerait un nouveau chapitre de son histoire.
C’est pourquoi je le considère comme une partie du tableau, et non comme le tableau dans son ensemble ; L’enjeu véritable ne réside pas dans ce qui se passera le jour de la signature, mais dans les conséquences à long terme ; pour comprendre la situation, il faut saisir les raisons qui pousseront l’Iran à reconstruire ses capacités militaires, car ce point est la clé de tout le reste. La doctrine de sécurité iranienne ne repose pas sur une force aérienne conventionnelle rivalisant avec celle de ses adversaires, mais sur une triade compensant ses faiblesses : la profondeur stratégique, le réseau de mandataires (proxies) et l’arsenal de missiles et de drones. Ces trois éléments ne sont pas de simples équipements marchands ; ils constituent, aux yeux du régime, la garantie de sa survie. Ainsi, une perte subie en temps de guerre ne se limite pas à la destruction de stocks, mais frappe le cœur même de sa doctrine sécuritaire.
D’où la certitude qu’une reconstruction est inéluctable : le régime, qui considère ses missiles et ses mandataires comme vitaux, ne s’en séparera jamais de son plein gré, quelle que soit la durée de l’apaisement ou la sévérité des sanctions. Bien au contraire, la pression et l’épuisement ne le dissuadent pas de son projet ; ils le poussent plutôt à l’obstination et à une persévérance accrue. Téhéran pourrait certes sortir épuisé de cette phase, mais pour ce régime, l’épuisement alimente la soif de revanche plutôt qu’il n’incite à la raison. Un retour à l’offensive n’est donc pas seulement probable, c’est un comportement ancré dans la nature même du régime.
Quant au calendrier de ce retour de la menace, il demeure l’aspect le plus complexe, car il ne dépend pas d’une trajectoire unique, mais de trois dynamiques évoluant chacune à son propre rythme. La première est d’ordre financier : quand l’Iran retrouvera-t-il sa solvabilité et sa capacité de dépense ? Cela dépend de la levée des sanctions ainsi que du déblocage des fonds gelés et des revenus pétroliers ; c’est ici que l’accord, un temps ignoré, revient au premier plan. Il pourrait en effet financer le réarmement ou, au contraire, le retarder en raison des contraintes d’inspection qu’il impose. Ainsi, ce que l’on a refusé de prendre en compte pourrait bien être précisément ce qui déterminera le calendrier de la menace qui nous préoccupe.
Le second volet est d’ordre industriel : quand Téhéran rétablira-t-il ses lignes de production de missiles et de drones ? La réponse est plus rapide que ne le prévoient les optimistes ; le savoir-faire technique ne disparaît pas sous les bombardements, les usines peuvent être reconstruites et l’expertise demeure entre les mains de ceux qui la détiennent. De nombreux experts militaires estiment que le rétablissement d’un rythme de production significatif pourrait prendre entre quelques mois et deux ans, et non une décennie entière comme certains l’espèrent.
Le troisième volet est régional ; c’est le plus lent et le plus ardu. La reconstitution du réseau de groupes affiliés ne repose ni sur des métaux ni sur des usines, mais sur des hommes, des loyautés et une géographie épuisée par la guerre. Cette étape du rétablissement pourrait bien être la plus longue et la plus pénible. Le véritable moment critique — la « fenêtre de danger » — se situera à la convergence de ces trois trajectoires : fonds débloqués, production relancée et réseaux reconstitués. Tout ralentissement de l’une d’elles retarderait l’ensemble du processus. Selon plusieurs observateurs, cette convergence placerait l’échéance critique vers le milieu ou la fin de la décennie, à condition que les trois processus progressent en parallèle.
Si le calendrier de la menace fait l’objet de débats, la nature du prochain conflit revêt une importance tout aussi capitale pour quiconque souhaite s’y préparer sérieusement ; c’est en effet la leçon que l’Iran tirera de cette guerre qui façonnera les caractéristiques de son futur arsenal. Il est fort probable qu’elle adapte ce modèle plutôt que de le reproduire à l’identique. Elle pourrait opter pour une décentralisation accrue, en répartissant la production et le lancement — en les dissimulant sous terre ou au sein de zones urbaines — afin de compliquer toute frappe préventive. Elle pourrait également privilégier la quantité à bas coût sur la qualité onéreuse, saturant ainsi les systèmes de défense coûteux avec des nuées de drones dont l’unité ne coûte que quelques milliers de dollars ; c’est ici qu’apparaît un défi incontournable : la prochaine guerre sera autant une bataille de coûts qu’une bataille de feu.
Cela nous amène à la question pratique de la nature de la préparation requise. Une préparation sérieuse s’articule, par essence, autour de trois axes. Le premier est que la durabilité de la défense importe tout autant que son efficacité ; la confrontation actuelle a démontré que l’interception est possible mais très coûteuse. La préparation future impose donc de consolider une couche d’interception à faible coût, afin d’éviter que le bouclier ne soit financièrement épuisé avant même d’être percé par le feu adverse.
Le second axe concerne la question de la frappe préventive. Il est certain qu’il ne faut pas attendre qu’Iran achève sa reconstruction, mais plutôt frapper l’infrastructure tant qu’elle demeure vulnérable. C’est là le dilemme qui préoccupe les capitales concernées, partagées entre l’option de « tondre la pelouse » — c’est-à-dire des frappes périodiques empêchant toute accumulation de puissance — et celle d’attendre que la menace arrive à maturité. La voie la plus judicieuse pour ces capitales, Israël en tête, est d’opter pour cette tonte périodique plutôt que pour l’attente.
Quant au troisième axe, il porte sur le front le plus crucial de tous : empêcher l’afflux de fonds, de technologies et de pièces détachées nécessaires à la remise en marche des usines. À cet égard, l’accord doit être appréhendé comme une arme stratégique et non comme un élément marginal. Les conditions posées en matière d’inspections et de sanctions déterminent la rapidité d’un éventuel retour de l’Iran bien plus que ne le ferait un raid aérien ; il est donc impératif de les durcir au maximum.
Il convient également de noter que cette volonté affichée de se préparer s’inscrit dans une dynamique aussi ancienne que la politique elle-même : l’Iran suit ces débats, sait que ses adversaires se tiennent prêts et planifie, de son côté, sa propre guerre à venir ; on pourrait même dire que ce sont les préparatifs d’autrui qui le poussent à s’armer.